Je croivais tout sachoir

Il a vivé longtemps avant d’être mouru, tu veux que je mourisse ? je l’ai li dans un livre que Mamie m’a offri mais ça a prendu du temps.

j’aurais pu m’inspirer de ces textes quand j’ai écrit le premier chapitre de coucou la mort de 1 à 10 ans.

Tout a commencé par une partie de foot.

–      Et Jean, tu vas où ?

–      T’inquiète, j’ai soif, jouez sans moi les gars, je reviens.

Et ce jour-là, un jour pas comme les autres, je ne suis pas revenu.

Je déboulais dans la cuisine pour chercher mon pain farci de beurre salé et de gros morceaux de chocolat noir, sans oublier la bouteille d’eau gazeuse que je buvais sans même penser à déglutir, tellement le ballon rond m’avait assoiffé. Je lançais quand même, la bouche pleine, pour ne pas perdre trop de temps, un sonore « bonjour P’Pa », à mon père que je n’avais pas vu ce matin. Effectivement, ce matin je ne l’avais pas vu et je ne m’étais pas posé de question. Comme il ne me répondit pas, j’ai pris le temps de le regarder et mon monde vacilla. Je n’avais encore jamais vu cela, c’était impensable : mon père pleurait.

Ma course fut stoppée net. Ma mère pleurait également, mais je savais que c’était possible, je l’avais déjà vue pleurer en plusieurs circonstances sans pour autant que cela soit grave. Un peu ennuyeux quand même, mais bon, c’est ma mère ; là c’était mon père qui pleurait. Il affichait un visage déconfit, ravagé, les yeux rougis.

Je ne pus que bredouiller quelques mots et lui aussi. C’est maman qui parla, car elle savait parler en pleurant, les hommes visiblement ne le savaient pas. Je l’apprendrai beaucoup plus tard que les hommes ne savent pas parler en pleurant.

–      Jean, ta mamie est morte ce matin, me dit-elle.

Je répétais dans ma tête « mamie est morte ce matin. » Mémé, c’était la mère de ma mère et pépé, le père de ma mère. Pépé comme papy étaient morts depuis longtemps et j’étais trop jeune. Une fois par an, maman pleurait quand elle allait voir pépé ; nous allions dans un cimetière d’un petit village perdu de l’Eure y déposer ses larmes et des fleurs. Il n’y avait qu’elle qui pleurait, nous on s’ennuyait et papa aussi d’ailleurs, il restait les yeux secs, mais digne, le regard grave et compatissant. Pépé faisait partie du folklore, nous n’avions de lui que des souvenirs rapportés. Pépé était un homme bien, car il m’avait sauvé d’une sournoise attaque de fourmis alors que je jouais aux petits soldats. « Des toumis, des toumis ! » criais-je, il m’avait pris dans ses bras pour me protéger de leurs morsures. Pépé avait aussi fait la guerre, la grande, pas la petite ; l’obus démilitarisé qui trônait dans le salon, c’était à lui. Il était tombé à ses pieds sans éclater et nous devions le regarder avec respect, car s’il avait éclaté, plus de pépé, pas de maman, pas de moi. Nous les enfants, nous étions friands de ces anecdotes. Il était gendarme et attachait les pièces de monnaie percées de son temps à un fil de pêche transparent pour piéger les badauds qui voulaient s’en saisir. Les passants se trouvaient fort désappointés, pièce en main, face à son képi et ses yeux noirs. Il se permettait d’entrer dans une boucherie en uniforme pour demander si la bouchère avait des pieds de cochon et quand elle répondait par l’affirmative, il lui rétorquait très sérieusement qu’il ne l’avait pas remarqué en entrant. Pour nous la mort, c’était rire aux prouesses de notre grand-père.

Cet homme était si vivant de son vivant qu’il vivait toujours dans les réunions familiales et dans nos crânes d’enfants. Est-ce cela le rôle de la mort, instituer l’immortalité de nos proches dans la joie, le rire et la nostalgie pour certains, avec la tristesse rituelle de la Toussaint, car en dehors de la Toussaint, personne ne pleurait. Cet homme était si célèbre dans sa mort qu’il n’y avait plus de place pour papy, le père de mon père, qui passait totalement inaperçu, comme s’il n’avait vécu que modérément, alors je me disais qu’il devait y avoir des gens qui mouraient un peu plus que d’autres.

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About Bruno Le Guen

Romancier, novelliste, scénariste. J’aime associer le réel à l’imaginaire, le scientifique à la métaphysique, l’exotérisme à l’ésotérisme et par raccourci, le déisme à l’agnosticisme. Mes héros entrainent le lecteur dans des aventures où ils ont la possibilité d’évoluer ensemble. J’utilise des arcanes aux facettes initiatiques, psychanalytiques, pour faire passer des messages dans l’action et le mouvement. Mon style est souvent décrit comme filmique, des textes qui créent une imagerie mentale au fur et à mesure des scènes et des sentiments. Bonne lecture.
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